Intervention de Pascal Allizard

Commission des affaires européennes — Réunion du 19 juin 2019 à 14h15
Débat préalable au conseil européen des 20 et 21 juin 2019 en présence de mme amélie de montchalin secrétaire d'état auprès du ministre de l'europe et des affaires étrangères chargée des affaires européennes

Photo de Pascal AllizardPascal Allizard :

Les personnalités qui seront nommées aux postes les plus emblématiques, outre qu'elles devront posséder des compétences incontestables, devront véritablement incarner leurs fonctions et mieux se faire connaître des citoyens. Leur mission : restaurer la confiance en l'Europe, redonner envie d'Europe. Il y a là un enjeu majeur, une mission de sauvetage, au moment où l'euroscepticisme prospère. Nous avons besoin de décideurs, et non de gestionnaires ou d'administrateurs.

J'en profite pour évoquer la question linguistique : chacun peut constater, ou déplorer, qu'une grande partie des documents de travail de l'Union européenne soient rédigés seulement en anglais ; qu'adviendra-t-il de cette langue en cas de sortie du Royaume-Uni ? Madame la Secrétaire d'État, comptez-vous militer pour un renforcement de la place du français ?

Les grandes lignes du programme stratégique recouvrent des préoccupations régulièrement abordées par le Sénat. Je soulignerai en particulier la nécessité d'avancer sur la voie d'une Europe puissance, seule raisonnable pour permettre à l'Europe de peser dans la nouvelle organisation mondiale. À ce titre, le poste de Haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité revêt une importance particulière pour l'avenir.

Dans le paysage mondial, les États-Unis, qui sont nos amis, nos alliés, et qui doivent le demeurer, ne se privent jamais de faire passer leurs intérêts avant tout le reste - « America First » -, surtout lorsqu'il s'agit de mettre la main sur des entreprises européennes, de taxer certains produits européens ou de nous vendre du matériel militaire sous prétexte d'une meilleure interopérabilité avec l'OTAN. Nous demeurons, nous, un marché ouvert - trop, peut-être ?

De leur côté, les Chinois, qui tissent un vaste réseau à travers le monde, ont l'ambition non dissimulée de bouleverser l'ordre mondial. Cette politique se déploie inexorablement, sur le temps long ; nous en prenons connaissance au fil de l'eau. Sceptique vis-à-vis des instances du multilatéralisme, la Chine développe ses propres initiatives, créant de nouveaux rendez-vous internationaux à sa main. Le plan continue de se déployer ; les routes de la soie viennent d'intégrer, via notamment le port de Trieste, un nouveau partenaire, l'Italie, membre fondateur de l'Union européenne, faut-il le rappeler.

Alors même que l'Union commence à prendre conscience de la nécessité de rééquilibrer ses relations, notamment commerciales, avec la Chine, elle découvre que certains de ses membres ont déjà noué des liens directs avec elle, avec des conséquences mal maîtrisées sur le long terme. Le piège de la dette est la porte d'entrée des technologies chinoises en Europe. Ce sujet doit être l'une des priorités absolues des nouvelles autorités européennes.

Autre acteur, la Russie, avec laquelle les relations ne cessent de se dégrader depuis la crise de Crimée. Les sanctions européennes ont été de peu d'impact, quand, en revanche, les mesures de rétorsion nous pénalisent. Demeure un fait géographique incontestable : la Russie est notre voisin, plus que jamais, puisque les élargissements successifs ont porté nos frontières sur les siennes. Elle aime à se définir comme une puissance eurasiatique ; elle aurait pu s'ancrer vers l'Europe après la chute du mur, mais l'occasion a été manquée - chacun en porte sa part de responsabilité -, et elle se tourne désormais vers l'Asie, en soignant en particulier sa relation avec la Chine.

Ce basculement asiatique de la Russie est loin d'être une bonne nouvelle pour l'Europe. Il est de notre intérêt collectif que les choses évoluent vers une normalisation, sans que nous renoncions pour autant à nos valeurs ; nous devons, par une politique des petits pas, trouver une voix européenne autonome, découplée des tensions sino-américaines ou russo-américaines.

Un mot sur la nécessité de relever le défi migratoire : tout indique que les flux migratoires devraient s'intensifier. Une porte se ferme et une autre s'ouvre ; la problématique de la sécurisation des frontières est loin d'être réglée, et, au-delà du drame humain vécu par les migrants, qui nous est tous insupportable, le potentiel destructeur de la crise migratoire elle-même est réel. Des lignes de fracture apparaissent entre les États et entre les citoyens, en témoignent les résultats des dernières élections ; l'afflux de migrants renforce en outre la mainmise des mafias, facteur de déstabilisation supplémentaire pour des États déjà fragiles.

S'agissant du changement climatique, dont les dernières élections européennes ont montré combien il préoccupe nos concitoyens, on ne peut plus avancer chacun dans son coin ou bloquer les évolutions. Ce problème global appelle de nous une action collective et concertée. Il convient néanmoins de ne pas retomber dans les travers connus de la machine bruxelloise : la réglementation excessive au mépris des contraintes de la concurrence extérieure. La verticalité administrative ne fonctionne pas ; elle conduit au rejet de l'Europe.

Quant aux agriculteurs, qui sont les premières victimes des changements climatiques et des pesticides, il ne sert à rien de les stigmatiser. Anticipons et accompagnons au lieu d'interdire.

Le mandat qui s'ouvre sera celui qui verra s'amorcer soit le déclin soit - c'est mon souhait - le renouveau du projet européen.

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