Commission des finances, du contrôle budgétaire et des comptes économiques de la nation

Réunion du 14 avril 2020 : 1ère réunion

Résumé de la réunion

Les mots clés de cette réunion

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La réunion

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Debut de section - PermalienPhoto de Vincent Eblé

Notre audition vise à déterminer les incidences économiques du coronavirus. Afin d'éviter une catastrophe sanitaire de grande ampleur, la France et de nombreux autres pays ont mis en place des mesures de confinement drastiques visant à limiter la propagation du virus. Ces décisions, légitimes pour protéger les populations, ont conduit à une « mise à l'arrêt » forcée de pans entiers de l'économie. L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et la Banque de France estiment ainsi que l'activité française se situe actuellement environ un tiers en-deçà de son niveau habituel.

La France devrait dès lors connaître en 2020 une chute du produit intérieur brut (PIB) sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale, même si son ampleur reste difficile à anticiper. Le Gouvernement table désormais sur une baisse du PIB de 8 % en 2020, alors que la crise financière de 2008 avait entraîné un recul de l'activité de 2,9 % « seulement » en 2009. Certaines banques, plus pessimistes, tablent sur un recul de l'activité à deux chiffres.

Pour aider les entreprises à surmonter ce choc, les États européens ont mis en place des plans de soutien qui s'appuient sur des outils communs tels que le chômage partiel mais divergent dans leurs montants et leurs approches. Cela n'est sûrement pas sans lien avec la situation budgétaire très différente dans laquelle les États européens abordent cette crise, ce qui pose la question de la mise en place d'outils budgétaires communautaires pour assurer une forme de solidarité. Après des discussions difficiles, un premier accord a finalement été trouvé par l'Eurogroupe lors de la réunion du 9 avril, sur lequel les économistes portent un regard contrasté.

Afin de nous éclairer sur ces enjeux, nous avons le plaisir d'accueillir trois économistes : Mme Agnès Bénassy-Quéré, professeur d'économie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; M. Denis Ferrand, directeur général de Rexecode ; M. Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Monsieur Timbeau, pouvez-vous nous présenter l'analyse de l'OFCE sur les conséquences économiques du coronavirus pour l'économie française ? Que pensez-vous des mesures de soutien mises en oeuvre pour y faire face - même si des ajustements en nature et en volume sont en cours ?

Debut de section - Permalien
Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

La semaine dernière, l'OFCE a publié une évaluation de l'impact économique anticipé de la crise du Covid-19 sur l'économie française. Nous travaillons à affiner nos évaluations. À ce stade, nous n'en sommes pas encore à regarder des scénarios dynamiques ni des enchaînements macroéconomiques, car beaucoup d'incertitudes perdurent sur la durée du confinement, la nature de la sortie du confinement, les scénarios que choisiront les partenaires commerciaux de la France et qui conditionneront l'environnement extérieur. Il est donc très difficile d'élaborer de telles simulations.

Néanmoins, nous avons abouti à certaines conclusions. Chaque mois de confinement provoque un choc brutal sur l'économie, avec une baisse de l'activité économique de 30 %, soit 60 milliards d'euros de PIB en moins, ce qui équivaut à 2,6 points de PIB par mois. Cela représente 2 milliards d'euros en moins par jour ! L'impact est énorme, en France comme dans les autres pays confinés.

Ce choc considérable a des conséquences particulières de par sa nature. Les pays européens ont globalement choisi de soutenir les revenus des ménages. En France, cela se traduit par les arrêts pour garde d'enfants, le chômage partiel, l'injonction de recourir au télétravail et une interprétation souple du droit de retrait. Les salaires sont en grande partie maintenus, même si le chômage partiel n'offre pas un taux de remplacement de 100 % à tous les niveaux de salaire. Certaines catégories de salariés ont cependant perdu leur emploi - surtout ceux en contrat à durée déterminée (CDD), en contrat court, mais aussi en période d'essai de contrat à durée indéterminée (CDI) ou ceux qui rentraient sur le marché du travail. Dans ces cas, le chômage ne maintient pas le revenu.

La principale nuance tient aux indépendants qui perdent leur activité. Malgré le fonds d'indemnisation, ils font face à de nombreux coûts non couverts, et ils n'ont pas de revenu. Nous estimons que sur 60 milliards d'euros de pertes de PIB, 5 milliards d'euros sont des pertes de revenu pour les ménages - en incluant les indépendants et la perte liée au chômage partiel.

Les finances publiques perdent 30 milliards d'euros par mois de confinement. Ce choc provoquera une dette publique importante après la crise ; derrière, les enjeux européens sont considérables. En témoignent les débats laborieux au sein de l'Eurogroupe et leurs conclusions peu satisfaisantes sur le traitement de la dette publique. Les montants de dette accumulés seront de nature à réalimenter une crise des dettes souveraines dans la zone euro.

Enfin, les entreprises perdent 25 milliards d'euros par mois de confinement. Le choc est très important, et c'est le sujet le moins bien traité par les politiques publiques. Le report des charges sociales et fiscales et le chômage partiel ne couvriront pas l'intégralité des coûts. Avec cette mise sous cloche de l'économie, les entreprises françaises vont accumuler des pertes importantes, ce qui limitera les possibilités de reprise lors du déconfinement.

Pendant le confinement, les ménages réalisent une épargne forcée, une part de leur consommation étant impossible ; cette épargne sera peut-être un puissant levier de reprise lors du déconfinement. Chaque mois de confinement génère une augmentation de deux points d'épargne annuelle pour les ménages français, ce qui représente 0,8 point de PIB de recettes fiscales à venir, qui compenserait en partie les effets sur le déficit public - à savoir une baisse de 1,5 point de PIB par mois de confinement.

Si cette épargne fait face à un tissu productif gravement endommagé, la situation sera très tendue, avec un risque inflationniste - et ce d'autant plus que les entreprises voudront restaurer leurs marges en augmentant leurs prix. Il y a aussi un risque de blocage. Le scénario de déconfinement n'est pas encore totalement défini, et il peut y avoir des problèmes de capacité de production. Le report des charges fiscales et sociales ne rétablira pas les comptes des entreprises. Au bout du compte, comment les agents économiques sortiront-ils de cette crise ? Les administrations publiques (APU) auront une dette publique considérable, les entreprises des comptes dégradés. Quel scénario de reprise dans ces conditions ? D'autant que ces difficultés frapperont toute l'économie européenne. La stratégie d'absorption américaine est différente - le marché du travail étant plus flexible - mais les conséquences risquent d'être plus persistantes - ce qui aura des répercussions sur l'économie française.

Nous ne sommes pas près de sortir rapidement de cette situation très particulière. Il faudra mobiliser nos capacités de diagnostic et apporter des réponses par la politique économique.

Debut de section - PermalienPhoto de Vincent Eblé

Denis Ferrand pourra peut-être nous rassurer puisque Rexecode anticipe un recul du PIB de « seulement » 4,9 % pour deux mois de confinement, soit trois points de moins que le Gouvernement.

Debut de section - Permalien
Denis Ferrand, directeur général de Rexecode

Ce chiffre de 4,9 % repose sur l'hypothèse d'un confinement de deux mois, proche des évaluations de l'Insee, qui estime qu'en deux mois de confinement il y aura six points de PIB en mois, sachant qu'il faut l'envisager par rapport à une croissance potentielle de l'ordre de 1 %.

Pour tout un pan de l'économie, le confinement durera plus longtemps : l'hôtellerie-restauration, les loisirs, les activités culturelles... Or ces activités sont particulièrement importantes dans certains territoires. De même qu'il y a hétérogénéité entre les territoires dans la propagation du virus, il y a un risque d'hétérogénéité au redémarrage de l'activité. Certains territoires qui dépendent de l'activité touristique, de festivals, seront en déprise économique. Face au choc, les réactions seront différentes.

Globalement, nous partageons de nombreux éléments de l'analyse de M. Timbeau. Nous sommes dans une crise de l'offre car le Gouvernement restreint autoritairement la quantité de travail, donc la capacité à produire et créer du revenu en France. Notre économie est ouverte, mais il demeure une forte corrélation entre production nationale et revenu national.

Comment alors répartir ce moindre revenu dans l'ensemble de l'économie ? Le choix français et européen a été de faire supporter le choc essentiellement par les APU et par les entreprises. La baisse de chiffre d'affaires est compensée en partie par le chômage partiel et les aides aux indépendants. Le choc est relativement amorti pour les ménages, mais avec une hétérogénéité par rapport à la situation de chacun sur le marché du travail. Certains ménages sont démunis, même si les revenus sont globalement plutôt préservés.

À côté de ce choc d'offre, il y a aussi un choc sur la demande, qui est contrainte : l'impossibilité de consommer certains types de biens provoque une épargne forcée qui ne se réinjectera que graduellement dans l'économie, car les Français auront des comportements de précaution. Mais cette épargne sera le premier vecteur de relance, pour peu que le tissu économique soit en capacité de répondre à la demande.

Les réponses sont très différentes selon les moments de la crise. Actuellement, nous sommes dans le temps de l'urgence, celui du pompier qui ne mégote pas sur la taille ou le débit de sa lance à incendie. L'important, c'est de ne pas manquer certaines cibles, notamment les indépendants ou le secteur de la restauration, très fragilisé.

Puis viendra le temps du redémarrage de l'activité. Il faudra alors assurer la protection des salariés afin d'éviter une seconde vague sanitaire, mais le risque existe aussi d'un second choc économique et financier, marqué par une contraction de l'offre, de l'investissement et de l'emploi. Dans l'histoire des récessions, les pics de défaillances d'entreprises sont observés non pas lors de la crise même mais du redémarrage, car les entreprises ont alors des besoins accrus en fonds de roulement, mais ne peuvent obtenir de financements en raison de leur situation dégradée.

Plusieurs questions se poseront : faut-il sauver tout le monde, et notamment les entreprises qui étaient déjà fragiles avant la crise ? Comment envisager les restructurations ? Faudra-t-il plus de souplesse dans la régulation du secteur bancaire pour qu'il aide à faire redémarrer l'activité ? Actuellement, les banques se concentrent sur les aides de trésorerie ; il faudra redéfinir leur rôle au moment du redémarrage.

Il faudra tenir compte de l'hétérogénéité des territoires. La contraction de l'offre de travail ne doit-elle pas conduire à assouplir la durée du travail pour relancer la production, générer un surcroît de travail et produire rapidement du revenu afin de retrouver des marges de manoeuvre au plus vite ? Il s'agit de se préparer au troisième temps, pour éviter les choix contraints par les questions de ressources. La transition énergétique sera d'autant moins aisée à financer dans un monde où les marges de manoeuvre financières sont encore plus restreintes qu'actuellement.

Debut de section - PermalienPhoto de Vincent Eblé

Agnès Bénassy-Quéré fait partie d'un groupe de treize économistes européens ayant proposé la mise en place d'une ligne de crédit dédiée au sein du Mécanisme européen de stabilité (MES) pour faire face à l'épidémie. Elle pourra sans doute nous éclairer sur l'accord trouvé par l'Eurogroupe.

Debut de section - Permalien
Agnès Benassy-Quéré, professeur d'économie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Il va falloir essayer de sortir les entreprises du réfrigérateur sans trop de casse. Si le monde d'après n'est pas le même que celui d'avant, les entreprises ne seront pas non plus les mêmes... La stratégie devra être plurielle : comment aider les entreprises dans les phases de liquidité, de solvabilité et de restructuration ? Je crains que chaque pays européen ne dépense à fonds perdus pour des entreprises qui feront faillite in fine, et n'opte pour une stratégie industrielle « à la papa » pour soutenir ses industries nationales, avec un risque de surcapacités. Je crains que nous n'ayons pas le courage, comme après la crise financière, d'aligner les incitations pour le secteur privé sur les objectifs - je pense aux quotas carbone notamment, surtout avec un pétrole très bon marché. Aura-t-on le courage de mener une vraie stratégie de verdissement de l'économie ?

Comment faire avec une telle montagne de dette ? La Banque centrale européenne (BCE) est victime de son succès. Mario Draghi avait assuré que la BCE était prête, quel qu'en soit le coût, à défendre l'intégrité de la zone euro. Elle est devenue l'acheteur en dernier ressort des dettes publiques - les programmes récents et ambitieux de rachat le confirment. Ainsi, elle veut empêcher le risque de crise des dettes souveraines et maintenir les taux d'intérêt très bas pour que ces dettes soient soutenables et éviter un effet boule de neige.

Il y a cependant trois problèmes : le premier est légal, car la monétisation de la dette publique est interdite par les traités européens. Un recours a déjà été déposé devant la Cour constitutionnelle allemande et fera sans doute l'objet d'une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne - cela prendra, heureusement, du temps. Le problème est aussi politique : la monétisation déplaît à certains pays, de même que la mutualisation des pertes de facto dans le bilan de la BCE, sans passer par les parlements. L'objectif est que la BCE puisse faire des pertes sur quelques titres de dettes publiques, mutualisées via une baisse des fonds propres de la BCE, et donc réparties au prorata entre les États. Cela échapperait aux parlements, tant européen que nationaux.

Le dernier problème est économique. En sortie de crise, y aura-t-il de l'inflation ou de la déflation ? Lors de la crise financière de 2008, on craignait que la politique d'assouplissement quantitatif de la BCE ne crée de l'inflation. Or il n'y a de risque inflationniste que lorsque la monnaie créée par la BCE se retrouve en crédit à l'économie réelle - ce n'avait hélas pas été le cas. S'il devait y avoir beaucoup de crédit en sortie de crise, ce serait plutôt une bonne nouvelle...

La BCE peut aider à étaler le coût de la crise sur une longue période, à réduire les taux d'intérêt des emprunts publics et à redresser les PIB nominaux - ce qui améliore le ratio d'endettement, qui est exprimé en pourcentage du PIB. En revanche, elle ne peut pas résoudre le problème de solvabilité des États. En effet, elle appartient aux États : si elle fait des pertes, elle réduira le seigneuriage qui est versé. Rappelons que la banque centrale verse, en impôt sur les sociétés et en dividendes, environ 5 milliards d'euros par an à l'État. Certains proposent que la BCE oublie, voire annule la dette dans son bilan. La conséquence serait des fonds propres négatifs - elle pourrait continuer à opérer, mais il faudrait à terme la recapitaliser, avec de l'argent public... L'objectif n'est pas de rembourser la dette, mais de la stabiliser.

Une stratégie possible serait que la BCE s'engage à réinvestir chaque année les tombées de titres, jusqu'à ce que les États membres renouent avec un niveau de PIB nominal défini. Cela respecterait mieux l'indépendance de la Banque centrale qu'une obligation perpétuelle. À l'inverse, si la BCE devait racheter beaucoup de titres de dette d'un seul pays, par exemple l'Italie, le processus pourrait déraper. Il y a des limites politiques, économiques et légales au rôle d'acheteur en dernier ressort de la Banque centrale européenne.

La réponse budgétaire européenne poursuit trois objectifs : partager le coût de la crise, notamment si celui-ci est asymétrique, aider les États membres à étaler ce coût dans le temps et favoriser une reprise économique coordonnée, compte tenu de la forte interdépendance de nos économies.

L'accord auquel l'Eurogroupe est parvenu le 9 avril permet d'ouvrir des lignes de crédits aux États pour financer le dispositif de chômage partiel et d'autres mesures de court terme. Il permet aussi d'ouvrir des lignes de crédit du MES pour garantir des taux bas sans conditionnalité. La création d'un fonds de redressement avec un endettement joint pour financer la reprise économique en sortie de crise, et notamment l'investissement, a été évoquée mais pas décidée.

Ces mesures me semblent positives, même si certains aspects doivent être clarifiés. Par exemple, les lignes de crédit ouvertes dans le cadre du MES ne seront pas très attractives pour un pays comme l'Italie tant que leur maturité ne sera pas définie dans une temporalité longue, à vingt ans par exemple : une forme d'assurance sur l'avenir, pour lui donner le temps de relever la tête. Et si le fonds de redressement est un vrai projet communautaire d'endettement joint permettant des transferts de ressources, il demeure très flou quant à la nature des investissements qu'il rendrait possibles. Comment coordonner les plans de reprise ? Faut-il jouer sur le flux, sur le stock, sur les restructurations industrielles ?

J'évoquerai enfin trois grands dangers de l'après-crise : une politique industrielle inefficace engendrant des surcapacités dans certains secteurs, avec un risque de gaspiller l'argent public ; une crise des dettes souveraines ; et enfin, une politique pro-cyclique si l'on ajustait trop vite les finances publiques, comme ce fut le cas après la crise financière, au risque de créer un nouveau ralentissement.

Debut de section - PermalienPhoto de Vincent Eblé

Madame Bénassy-Quéré, les mesures prises par la BCE et par l'Eurogroupe vous paraissent-elles suffisantes pour éviter une nouvelle crise des dettes souveraines ? Que se passera-t-il quand la BCE réduira ses interventions ? Ne pourrait-on imaginer que, face à cette crise mondiale inédite, les grands de ce monde effacent une part des dettes constituées par les banques centrales, de façon coordonnée au niveau international ?

Monsieur Timbeau, les mesures de soutien visent essentiellement à préserver l'outil de production pendant le confinement. Faudra-t-il relancer ensuite la consommation via un soutien direct aux ménages modestes, par de la redistribution keynésienne ?

Debut de section - Permalien
Agnès Benassy-Quéré

La BCE a pris des dispositions au niveau micro et macroprudentiel pour soutenir les capacités de prêt des banques commerciales. Par ailleurs, les banques sont en bien meilleure forme qu'elles ne l'étaient en 2008.

On est tenté d'enfouir la dette publique dans le bilan de la BCE comme on enfouit les déchets nucléaires. Dans un cas comme dans l'autre, il faut que cet enfouissement puisse être réversible à un moment donné, par exemple pour lutter contre une forte inflation. Quoi qu'il en soit, il n'est pas nécessaire d'effacer les dettes souveraines tant que les taux d'intérêt sont bas, voire nuls. S'ils étaient amenés à remonter, la BCE serait dans l'obligation de rémunérer les dépôts des banques commerciales : ce serait une perte de revenu pour les États qui sont ses actionnaires. La BCE ne fait pas de miracle, mais elle permet aux États de gagner du temps.

Debut de section - Permalien
Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Je ne partage pas tout à fait votre analyse, monsieur le président ; je dirais plutôt qu'on a tout fait pour préserver le revenu des ménages, plus que l'outil de production, les entreprises bénéficiant essentiellement de mesures de trésorerie. M. Ferrand a évoqué l'assouplissement des conditions d'accès au crédit pour les entreprises ; Mme Bénassy-Quéré a pour sa part évoqué le risque de soutenir des entreprises zombies, via une politique industrielle datée et inadaptée - on songe bien sûr à Air France... La crise risque de laisser des traces dans le tissu productif.

Je ne suis pas partisan d'une relance keynésienne dirigée vers les ménages modestes. Le chômage va augmenter pendant la période de confinement, qui frappe inégalement, mais ce n'est pas le point aigu de la crise, son point de départ. Il s'agit plutôt de sauvegarder la situation des entreprises. Les effets du confinement sur l'activité et la productivité des entreprises et les possibilités de recourir au chômage partiel ne sont pas les mêmes dans tous les secteurs. Il faudrait donc prendre des mesures sectorielles, d'autant qu'il sera difficile d'agir a posteriori afin d'aider les entreprises les plus en difficulté.

Nous travaillons sur un dispositif qui serait aux actifs productifs ce que le chômage partiel est aux salariés : les entreprises déclareraient le coût du capital des actifs productifs qu'elles n'ont pas pu utiliser pour une période donnée et bénéficieraient d'un crédit d'impôt égal à la totalité ou à un pourcentage de ce coût. Cela permettrait de cibler les entreprises les plus impactées et d'assurer les conditions d'une reprise. A contrario, il ne me paraît pas possible d'annuler les créances des entreprises qui sont en difficulté, car cela créerait une distorsion en leur faveur et reviendrait à donner un avantage aux entreprises en mauvaise santé. Enfin, attention aux effets d'aubaine...

Des mesures de soutien en sortie de confinement seront d'autant moins nécessaires que des mesures fortes auront été prises pendant le confinement. En revanche, une augmentation du chômage due à une dynamique macroéconomique générale pourrait, le cas échéant, justifier une relance budgétaire.

Enfin, le confinement peut affecter durablement les comportements de consommation des ménages. Le tourisme et le transport international de personnes seront impactés. Les Français voyageront plus en France, mais cela ne suffira pas à compenser les pertes du secteur touristique. L'économie sera confrontée à un choc d'offre persistant. Air France risque de perdre entre un tiers et la moitié de son activité future. Sa nationalisation permettra certes de sauvegarder ses actionnaires actuels et de garantir ses créanciers, mais ce n'est pas une bonne opération industrielle.

Debut de section - PermalienPhoto de Albéric de Montgolfier

Je remercie nos intervenants pour la richesse de leurs analyses.

Ma première question porte sur l'ampleur de la crise. Vous évaluez tous trois à environ un tiers la perte d'activité économique causée par l'épidémie en France. Partagez-vous l'analyse de la Banque de France selon laquelle quinze jours de confinement équivaudraient à une baisse de 1,5 point du PIB ? Cette prévision est-elle crédible ?

Ma deuxième question concerne le plan de soutien français : pour nombre d'observateurs, celui-ci apparaît sous-dimensionné par rapport au plan allemand, parce qu'il repose pour un tiers seulement sur des dispositions budgétaires et, pour les deux tiers restant, sur un report de charges et l'octroi de garantie - même si ce report se traduira à terme par de probables dégrèvements. L'Allemagne, elle, octroie davantage d'aides directes aux petites entreprises et aux travailleurs indépendants. Comment expliquer cette différence ? Procède-t-elle d'une analyse différente de la situation ou découle-t-elle tout simplement du manque de marges de manoeuvre budgétaires de notre pays ? Selon vous, le plan allemand permettra-t-il à nos voisins de mieux supporter la crise ?

Ma troisième question porte sur la capacité de rebond de l'économie française à l'issue de la période de confinement. Une partie de la perte d'activité pourra-t-elle être rattrapée - je pense notamment aux secteurs les plus touchés, comme le tourisme, l'hôtellerie et l'industrie ?

Enfin, estimez-vous que certains des dispositifs d'aide aux entreprises annoncés par le Gouvernement pourraient être améliorés ? Le plan de soutien français vous paraît-il suffisant pour lever les difficultés que connaissent petits commerçants et indépendants à régler leurs loyers ou à payer les échéances de leurs prêts immobiliers ?

Debut de section - Permalien
Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Toutes les analyses convergent vers l'idée que notre pays perd environ trois points de PIB par mois de confinement, ce qui revient peu ou prou, comme vous l'évoquiez, à 1,5 point de PIB par quinzaine. En revanche, les prévisions sont plus incertaines pour la période de l'après-confinement, d'une part, parce que certaines activités resteront à l'arrêt et, d'autre part, parce que le risque d'une seconde vague épidémique, justifiant un nouveau confinement, est réel. Cette situation rend difficile toute prévision globale sur l'année même si, ce matin même, la direction générale du Trésor a proposé un scénario assez probable en révisant les prévisions de la croissance française à - 8 % en 2020.

En Allemagne, les mesures de soutien aux entreprises sont en effet significatives et pourraient faire la différence au moment de la reprise. Je ne pense pas pour autant que le gouvernement français soit empêché dans son action par le niveau d'endettement du pays. J'ajoute que la perspective d'un basculement du report des créances vers des dégrèvements de charges me paraît peu crédible : une telle mesure est complexe à mettre en oeuvre, car elle implique une procédure de redressement judiciaire ; elle me semble en outre contraire au principe d'égalité devant l'impôt. De manière générale, il est préférable d'énoncer les règles dès le départ plutôt que de laisser entendre qu'elles sont susceptibles d'évoluer, en l'occurrence que les créances des entreprises pourraient être annulées par la suite.

Debut de section - Permalien
Denis Ferrand, directeur général de Rexecode

Bien que l'on s'accorde sur les prévisions de croissance, j'attire votre attention sur le fait que l'évolution de cette croissance n'est pas linéaire. Si l'on observe une légère reprise de l'activité liée aux mesures de protection que les entreprises de certains secteurs ont prises pour protéger leurs salariés, comme la mise à disposition de masques ou de gel hydro-alcoolique, la tendance est plutôt à l'aggravation de la situation. En effet, plus la durée du confinement sera longue, plus notre capacité de rebond sera faible, car nos capacités de production et d'investissement s'effritent.

Vous nous interrogez sur les mesures de soutien annoncées par le Gouvernement. De bonnes décisions ont déjà été prises, comme la possibilité de reporter le paiement de la cotisation foncière des entreprises. Toutefois, en cas de retournement conjoncturel, la France souffre d'un lourd handicap : notre fiscalité de production, qui est assise sur des bases beaucoup moins mobiles.

L'efficacité du nouveau plan de soutien aux entreprises dépendra avant tout de la durée du report des charges et des échéances fiscales, ainsi que de l'ampleur de l'annulation des créances, autant de données dont nous ne disposons pas aujourd'hui. Auront également leur importance la politique industrielle que nous adopterons au moment de la sortie de crise et le choix des secteurs et des entreprises que nous soutiendrons.

Debut de section - Permalien
Agnès Benassy-Quéré

Il est du reste très difficile de définir des critères objectifs et irrécusables pour accorder des aides à telle ou telle entreprise ou tel ou tel secteur économique.

En plus des mesures de soutien aux entreprises et de la fiscalité, il existe un troisième facteur de distorsion de concurrence en faveur de l'Allemagne : l'État y garantit les prêts bancaires aux entreprises à hauteur de 100 %.

Dernière remarque, je crains une course au déconfinement qui risquerait de conduire à une nouvelle crise sanitaire, avec à la clé un reconfinement et une aggravation de la crise économique.

Debut de section - PermalienPhoto de Roger Karoutchi

La crise actuelle est sanitaire avant d'être économique. Il peut très bien y avoir une nouvelle vague de contaminations, un nouveau coup d'arrêt à l'activité : tant que nous ne serons pas équipés pour juguler la crise sanitaire, nous ne nous en sortirons pas.

Vous estimez que les Français, contraints d'épargner durant le confinement, devraient beaucoup consommer ensuite. Ne peut-on penser au contraire que, par prudence ou par crainte, ils seront tentés de différer leur consommation et d'épargner pour préparer l'avenir ? Ne surestimez-vous pas le levier de la consommation au moment de la reprise ?

Debut de section - PermalienPhoto de Yvon Collin

Je souhaite vous interroger sur l'efficacité de la politique monétaire. Dans un contexte où la crainte d'un credit crunch s'accroît, certains acteurs économiques - ménages, entreprises ou administrations publiques - risquent de se retrouver subitement avec des dettes insoutenables.

De mon point de vue, les réponses politiques et économiques à la crise, trop complexes et aléatoires en Europe, sont une vraie usine à gaz. Pourquoi ne pas utiliser directement le levier de la création monétaire pour financer les dettes ? Pour éviter les effets d'aubaine, il suffirait de restructurer les instruments monétaires nés des excès de la crise des dettes souveraines.

L'orthodoxie monétaire fait de la résistance en Europe, or elle favorise la prédation de pays disposant d'excédents commerciaux très importants ou ayant mis en place une politique très réactive grâce à des hedge funds. Plus que jamais, il convient d'élaborer une politique monétaire de guerre, tout en évitant la guerre entre pays européens.

Debut de section - PermalienPhoto de Jérôme Bascher

Comment expliquez-vous que les prévisions de croissance soient meilleures en Allemagne qu'en France alors que les exportations, actuellement à l'arrêt, sont l'un des principaux atouts de notre voisin ?

Mme Bénassy-Quéré a parlé du risque inflationniste. L'inflation ne pourrait-elle être une bonne nouvelle pour notre économie, dès lors qu'elle permet aux banques de récupérer des marges de manoeuvre et d'améliorer le ratio d'endettement ?

La France compte beaucoup de salariés en CDD : n'est-ce pas un frein à la reprise, avec un risque de chômage plus élevé ? Autrement dit, la France se dirige-t-elle selon vous vers une sortie de crise en « V », en « L » ou en « W » ?

Debut de section - PermalienPhoto de Éric Bocquet

Pour des raisons évidentes, l'épargne des ménages est en train de croître. Pourquoi ne pas saisir cette opportunité pour lever une souscription volontaire, sous la forme d'un emprunt d'État ? Il s'agirait d'argent mobilisable immédiatement, qui nous permettrait, qui plus est, de diminuer notre dépendance vis-à-vis des marchés financiers. On pourrait orienter les investissements vers notre système de santé - la crise sanitaire a démontré que nous étions bien confrontés à un problème de moyens - et la transition énergétique. Un tel scénario est-il envisageable selon vous ?

La semaine dernière, la banque d'Angleterre a annoncé avoir directement prêté de l'argent au Trésor public britannique. Puisque nous sommes à l'heure des solutions innovantes, sortons des sentiers battus et repensons le rôle de la BCE.

Debut de section - PermalienPhoto de Christine Lavarde

Nombre de nos concitoyens craignent la création d'un impôt supplémentaire pour renflouer les caisses. Que pensez-vous de l'opportunité d'une telle mesure ? Ne faudrait-il pas lever ce doute si l'on veut favoriser la consommation ?

Il faut désormais envisager l'économie du monde d'après. À cet égard, plutôt que de taxer les activités polluantes, ne vaudrait-il pas mieux rémunérer les activités favorables à l'environnement ?

Debut de section - PermalienPhoto de Philippe Dallier

Puisque l'on réfléchit au monde d'après, il faut se poser la question de la mondialisation, de ce qu'il faut corriger, de comment relocaliser un certain nombre d'activités essentielles en France et en Europe. On nous avait déjà annoncé « le monde d'après » en 2008-2009... Croyez-vous en la capacité du monde politique de changer les choses ?

Debut de section - Permalien
Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Les inquiétudes à propos de la hausse des impôts et de l'utilisation de l'épargne des Français sont légitimes. À ce stade, il est cependant difficile d'y répondre.

Debut de section - Permalien
Agnès Benassy-Quéré

La question de l'efficacité de la politique monétaire est d'autant plus importante que la crise s'annonce durable. Il faut réfléchir aux canaux les plus directs pour aider les entreprises. Le rôle des banques reste fondamental à ce titre : elles doivent continuer à faire leur métier et à écarter les dossiers des entreprises les plus fragiles, qui ne se redresseront pas. En temps normal, il y a des faillites toutes les semaines !

Si le canal bancaire ne fonctionnait pas, certains imaginent que la BCE et les banques centrales pourraient prêter directement aux entreprises. Ce scénario me semble peu crédible, car ces institutions n'ont pas les capacités matérielles ni l'expertise pour agir. On peut en revanche se pencher sur le rôle que le Trésor Public pourrait jouer, dans la mesure où toutes les entreprises ont un compte auprès de l'administration fiscale : le fisc pourrait accorder des avances aux entreprises. Il s'agit d'une piste de réflexion que je vous livre.

M. Bascher a raison de dire que l'inflation réduirait la charge de la dette. Dans le cadre du lancement de la revue stratégique de la BCE, une réflexion devrait s'engager sur la détermination d'une nouvelle cible d'inflation. De nombreux experts estiment que le taux actuel de 2 % est trop bas.

C'est également au problème du taux que se heurte la proposition d'emprunt national de M. Bocquet : soit l'État fixe un taux d'intérêt trop bas et les souscripteurs ne seront pas intéressés ; soit le taux est attrayant et l'emprunt n'est plus intéressant pour l'État, qui peut emprunter moins cher sur les marchés. C'est donc une fausse bonne idée. Par ailleurs, les ménages prêtent déjà beaucoup aux États, via les fonds d'assurance-vie et certains produits d'épargne. Nous n'en sommes pas au stade où l'État n'arriverait pas à placer ses obligations...

La Banque d'Angleterre avait déjà accordé des facilités de caisse au Trésor britannique en 2010, mais il s'agissait de prêts à très court terme. Or en zone euro, nous avons besoin de prêts à très long terme, à taux très bas. Ce n'est donc pas ce type de solution qui nous tirera d'affaire.

La question des impôts se posera un jour, car il faudra bien stabiliser la dette publique, financer les dépenses supplémentaires, pour les hôpitaux notamment, et débattre d'une meilleure répartition de la charge fiscale au vu des inégalités que révèle la crise - mais annoncer des impôts supplémentaires aujourd'hui serait vraiment la dernière chose à faire !

L'inflation touche plus durement les bas revenus que les plus hauts : on parle d'ailleurs de taxe inflationniste. Quoi qu'on fasse, il faudra payer - par plus d'impôts, par restructuration des dettes.... Certains préconisent d'annuler la dette publique - mais n'est-elle pas détenue aussi par les ménages, via les assurances-vie et les comptes d'épargne ? Et un pays qui annule sa dette ne peut plus emprunter sur les marchés : il doit impérativement ramener son déficit à zéro.

Toujours en matière de fiscalité, c'est une bonne chose de rémunérer les activités favorables à l'environnement s'il existe un système incitatif pour le secteur privé. On ne fera pas la transition énergétique avec la seule dépense publique. Il serait peut-être nécessaire d'étendre le système d'échange de quotas d'émission de CO2 à de nouveaux secteurs.

Il y aura naturellement un débat sur la mondialisation, d'abord dans les entreprises elles-mêmes. Relocaliser l'activité en France n'est cependant pas toujours une bonne idée : il faut tendre vers une diversification des fournisseurs, la crise actuelle le montre. On le voit, le débat est plus subtil que la simple opposition entre mondialisation et relocalisation.

Debut de section - PermalienPhoto de Albéric de Montgolfier

J'ai retenu de cette audition que la croissance, que ce soit pendant la période du confinement ou durant celle qui suivra, ne sera pas linéaire. C'est pourquoi l'exercice auquel se sont livrés les trois économistes que nous venons d'entendre est particulièrement complexe. Je les en remercie.

Debut de section - PermalienPhoto de Vincent Eblé

Merci à tous.

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